Je suis contre les gilets jaunes, mais j’ai tort

Paradoxe ?

Intimement convaincu que la forme de démocratie représentative, pacifique, où les discussions mêlent argument contre argument, est la seule forme politique méritant mon attention, le mouvement des gilets jaunes émergeant de la nécessité, de l’instinctif, de l’organique ne pouvait me convaincre. Et pourtant….

Les gens qui se reconnaissent dans un tel mouvement ne sont pour la plupart pas impliqué dans quelque engagement politique que ce soit, mais ont autant le droit et la légitimité que n’importe quel militant encarté, adepte de l’expression politique.

Quel plaisir intellectuel d’échanger avec des gens ayant une culture politique forte, une érudition encyclopédique ! Quelle ambition plus noble que de vouloir faire le bien des gens… sans eux ou malgré eux !

Cela aurait possiblement pu continuer longtemps encore si l’intérêt du plus grand nombre avait été celui bien pris en compte. Mais ce n’est plus le cas depuis longtemps, et encore moins sous ce gouvernement. Quand les mérites individuels sont encouragés en ignorant plus que jamais ce que chacun doit à la société dans son ensemble, quand le gouvernement s’assure des bonnes grâces de ceux en mesure de lui faire un chantage (c’est un bluff en fait) à l’expatriation, quoi de plus simple que de solliciter celui qui est faible ou trop âgé, sans être pour autant dans le dénuement absolu pour un effort supplémentaire au pot commun ! Il est de toutes façons bien trop occupé à gagner sa vie, sans réelle possibilité de faire grève aussi bien financièrement que vis à vis de son employeur (comme l’a prouvé le non mouvement lors de la loi travail).

Il arrive donc un moment où les gens n’acceptent plus l’abus de confiance répété, où l’alternance politique est nécessaire, et les électeurs en ont usé et abusé depuis 30 ans. Mais cette fois, que se passera-t-il ? Où est l’alternative de gouvernement ? Le gouvernement voit le risque politique comme limité : l’absence pour quelques années encore d’une alternative politique de gouvernement crédible à ce nouveau bloc hégémonique du centre élimine le risque de vote massif aux extrêmes étant donné que la plupart des gens sont raisonnables, qu’il éviteront de se jeter dans l’inconnu radical. Mais plutôt que de s’assurer par son action l’adhésion majoritaire, la communication de l’hégémon gouvernemental se focalise sur le fait qu’il est un hégémon et donc le seul à pouvoir recueillir les votes des gens raisonnables. CQFD !

L’histoire nous montre que, souvent, des phénomènes politiques similaires se produisent sur une période assez réduite dans différents pays, nous devrions avoir pris conscience que les outrages à la démocratie représentative que sont Trump, les 5 Étoiles, Orban, Duterte, Erdogan ont emporté les votes populaires ailleurs.

J’aurais préféré que le sursaut politique prenne une autre forme que blocage de rond points, sans capacité à construire un discours et des revendications cohérentes, j’aurais aimé que le mouvement fasse émerger des leaders nouveaux alliant connaissance du terrain, raffinement politique et forme avancée de démocratie inclusive. Et bien non… ce que nous avons est bien différent, et il faut pourtant faire avec…. Le gouvernement et les corps intermédiaires seraient bien inspirés aujourd’hui de vraiment prendre en compte l’intérêt de ces gens, de ne pas jouer aux plus malins à gagner du temps, ils doivent se mettre au service de la population et de ses attentes. La revendication de légitimité grâce au fait électoral majoritaire de 25% et 60% au 1er et 2eme tour des élections présidentielle, ou des 310 députés, ne fait plus illusion.

Ces dernières années, les émissions soucieuses de faire intervenir la parole des gens se contentaient de réserver 1 ou 2 minutes à quelques représentants du peuple pour poser des questions ou soulever des objections à l’invité d’une émission politique de 2 heures, généralement sans droit de suite. Ils n’étaient jamais assis à la table principale mais posaient leur question depuis un strapontin, ou les gradins du public. Ces derniers jours les plateaux d’émission télé ont vu apparaître autour de leur table principale une nouvelle race d’invités loin des habituels experts à la parole autorisée ou représentant démocratiquement élu. Un échantillon de la parole des gens pas contents a été porté par des gens dont c’était souvent la première télé, jamais élus mais à qui il fallait distribuer la parole équitablement comme aux autres habitués des plateaux… Leur discours pouvaient être confus et embarrassants, mais leur présence est nécessaire, pour permettre à chacun des acteurs du jeu politique de toucher la différence des approches, de inquiétudes, des perceptions des citoyens mécontents par rapport à la sophistication hors sol des habitués.

Si l’on souhaite laisser ces nouveaux invités à leur vie anonyme et que nos plateaux retrouvent des gens plus au fait des codes et du bon goût de l’expression médiatique, il faudrait probablement que nos membres de la représentation nationale (les mots ont un sens) rencontrent un peu plus tous ceux qu’ils sont censés représenter, et portent leur parole dans les assemblées et sur les plateaux. Ils seraient plus utiles dans ce rôle plutôt que de faire double emploi avec les exécutifs locaux (sans en avoir les responsabilités) en jouant les facilitateurs de décision d’aménagement territorial stratégiques dans des réunions composées uniquement de directeurs, d’énarques et de leaders de tous poils.

L’histoire nous montre un certain nombre de mouvements majeurs qui ne parviennent pas à leur objectif utopique mais qui change les choses sur le long terme. Mai 68 est un de cela. Qu’en sera-t-il des gilets jaunes ?

Auteur : Pierre

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