Le progrès n’est pas le synonyme d’Ubérisation !

img_7335Depuis le 15 décembre, des chauffeurs de VTC (Voiture de transport avec Chauffeur) se mobilisent pour dénoncer les dérives du modèle UBER. Le mouvement étant fortement relayé par les médias, on ne peut pas échapper au néologisme « uberisation ».

Ubérisation reste un mot un peu fourre-tout. La majorité des intervenants qui emploient ce terme a tendance à englober toutes les économies dites collaboratives à partir du moment où la mise en relation client / prestataire se fait via un smartphone, pc, tablette etc…, que cela soit en direct ou via un tiers.

Donc, l’outil serait la clef du modèle, et donc du problème tellement décrié par entre autre les chauffeurs travaillant avec UBER ?

Une aberration, voir une « Uberration » à mon sens.

L’outil reste le moyen facilitateur, et en aucun cas le modèle. C’est l’intention avec lequel on utilise l’outil qui donne un sens à l’action.

Si l’on prend l’usage du marteau, celui-ci peut être détourné pour en faire une arme blanche contondante. Pour autant faut-il interdire le marteau ?

Le sujet n’est donc pas l’outil.

De même, comment définit-on une économie collaborative ?

Même si le terme d’économie collaborative remonte à la fin des années 70, ce n’est qu’en 2010 qu’une définition proposée par Rachel Bostman et Roo Rogers, dans leur publication « What’s Mine Is Yours The Rise of Collaborative Consumption », a été retenue pour définir « économiquement » la consommation collaborative.

Les auteurs qualifient de consommation collaborative les comportements de consommation centrés sur l’accès, la mise en commun et le partage de biens et de services. L’économie collaborative pouvant donner lieu à des cessions de droits de propriété d’objets dans des échanges basés sur le don ou le troc.

L’économie collaborative a pris ces dernières années un nouvel essor du fait des nouvelles technologies. Les nouvelles technologies facilitent la mise en relation des acteurs de cette économie, minimisant les coûts et optimisant les délais.

La société UBER s’inscrit-elle dans cette démarche ?

A l’évidence non !

Créée en mars 2009, UBER,  société californienne, en quelques années, a su imposer un mode de consommation.

UBER, c’est avant tout le développement d’une application simple permettant à un client en 1 clic d’avoir en quelques minutes,  là où il se trouve, un véhicule avec chauffeur.

Rien d’extraordinaire dans les faits, vu que des milliers d’applications voient le jour sur ce principe de mise en relation.

Le tour de force a été de cibler un secteur d’activité, celle de Taxi, qui n’avait pas su faire assez évoluer la prestation offerte aux clients.
Le route était donc grande ouverte pour UBER ! Mettre à disposition du client, en quelques minutes, à l’aide d’un simple clic sur son smartphone, un chauffeur « privé » avec une belle berline.

Dans les faits, UBER, loin de s’inscrire dans les valeurs de l’économie collaborative, est une société du numérique prédatrice. Entreprise qui, par le biais d’une application de mise en relation, tire des revenus largement excessifs au regard du service rendu.

Le vrai service reste bel et bien celui apporté par le chauffeur, et non celui obtenu par un clic qui se substitue à un coup de téléphone, ou au fait de héler au bord de la route.

Ce simple clic est « facturé » au chauffeur à hauteur de 25% du montant de la course !

Pour la France, ces sommes ponctionnées par UBER échappent à l’imposition territoriale par le truchement de mécanisme d’évasion fiscale. Sans compter que la société UBER a la mainmise totale sur la politique tarifaire des courses, modifiant à souhait le montant des courses, de façon constante à la baisse.
A contrario, les chauffeurs qui assurent la prestation supportent l’ensemble des coûts qui sont eux orientés à la hausse, sans avoir la possibilité de répercuter ce surcout sur le prix de la course. (ex : prix du Gasoil +18% en 2016).

La stratégie est d’une simplicité effrayante. UBER investit une ville, démultiplie ses efforts pour avoir à disponibilité un maximum de chauffeurs pour répondre facilement à la demande des clients.
Une fois l’offre (les chauffeurs) supérieure à la demande, UBER peut aisément réduire drastiquement les prix des courses de façon unilatérale. La position d’acteur dominant, quasi en situation de monopole, est celle recherchée par la société UBER, quand elle investit un marché local.

Nous sommes bien loin de l’idée d’économie collaborative.

Si l’on parle donc d’ « ubérisation « , il faut entendre les sociétés qui se calquent sur le modèle d’UBER. Société en forme « startup » qui développent un outils numérique, en ayant pour seul objectif de croitre le plus rapidement possible afin de ne pas laisser la place à un autre acteur sur le marché ciblé.

Si nous revenons à la société UBER, cette dernière est valorisée à 69 milliards de dollars, pour des revenus d’environ 5,5 milliards en 2016 et des pertes dépassant les 3 milliards.
La valorisation financière résulte uniquement de la collecte de données des clients. La base de données d’UBER est la seule valeur ajoutée de l’entreprise.

Quelles implications sociales ?

Outre la fragilité du modèle, souvent évoquée par des économistes, il est primordial d’aborder les implications sociales pour les travailleurs qui assurent la prestation via / pour ces plateformes numériques de mise en relation.

Le 15 décembre, Sébastien Nadot était présent Porte Maillot auprès des chauffeurs UBER afin d’échanger avec eux sur la réalité du quotidien de ces derniers.

Les récits sont hélas fortement similaires et le constat est bien amer, une paupérisation généralisée des chauffeurs, qui se sont engagés dans ce métier.
Hors du salariat, exerçant sous diverses formes juridiques, micro-entrepreneur, SASU, etc.., la quasi totalité a cru au message mainte fois martelé par les communicants d’UBER «  Soyez votre propre patron avec des revenus garantis, sans la moindre contrainte administrative dans un secteur en plein développement ».
La réalité est tout autre ! Le montants des courses qui s’écroule, la part de prélèvement d’UBER qui grimpe, le nombre de courses par chauffeur en diminution du fait de l’arrivée massive de nouveaux chauffeurs…
Le résultat est là, des chauffeurs obligés de rester connectés plus de 12 heures par jour, 7 jours par semaine en quête de courses à quelques euros afin de pouvoir honorer les traites. Traites qui sont inhérentes au fait de s’être endetté pour l’acquisition d’un véhicule haut de gamme.

Ce même jour, Sébastien Nadot a pu aussi longuement échanger avec Jérôme Pimot, venu lui aussi soutenir les revendications des chauffeurs VTC. Jérôme Pimot est le créateur du collectif des coursiers, association créée afin de défendre et représenter les coursiers à vélo.
FOODORA, DELIVROO, STUART toutes des enseignes calquées sur le modèle d’UBER avec les mêmes écueils pour les travailleurs. L’exemple de la fermeture en juillet 2016 de l’enseigne TAKE IT EASY (le coursier était payé à 2,50€ la course), démontre à quel point ceux qui sont en bout de chaine, et qui pourtant assurent la prestation, sont les plus exposés. Le 26 juillet, 4500 livreurs se sont retrouvés sur le carreau sans que les prestations effectuées au mois de juillet leur soient payées !

Nous pouvons recenser une myriade d’activités de services à la personne qui se déclinent sur ce modèle. Est-ce pour autant le modèle que nous voulons ?

Outre l’accessibilité, et la rapidité de service, un élément incontournable est celui de vouloir un service de qualité pour un moindre coût.

Dans les faits, nous déclinons le même mode de consommation pour le service à la personne, que celui que nous déclinons depuis quelques années pour notre consommation de biens.

Sauf que les effets étaient moins visibles en local, et n’engendraient pas la création de nouvelles formes de travail précaire.
Pourtant les destructions massives d’emplois liées à des productions délocalisées auraient dû nous alerter.

Pour autant, la course aux produits haut de gamme à bas prix continue.

Cela est grandement facilité par justement les fameuses nouvelles technologies qui permettent actuellement en quelques clics sur sa tablette, ou smartphone d’acquérir un produit pour une somme minime, livré gratuitement chez soi en quelques heures.
Derrière cela, il y a une réalité : La production du produit commandé a été délocalisée dans un pays où le coût de la main d’oeuvre est quasi nulle. Le transport est assuré par des chauffeurs embauchés dans des pays où la rémunération est dérisoire et où il leur est imposé des temps de conduite excédant toutes les limites physiologiques raisonnables pour la conduite d’un véhicule.

Oui, le prix engendre une réalité sociale, à nous de choisir laquelle.

Nous nous offusquons des conditions d’emploi et de rémunération des travailleurs du secteur de la confection au Bangladesh, en Chine etc…
Aujourd’hui, il faut aussi s’offusquer des conditions d’emploi et de rémunération des travailleurs dans le métier de service.

Ces emplois ne sont pas délocalisables, et certains vont disparaitre.
Nous allons donc être directement confrontés aux conséquences de nos choix de consommation.

Est-ce normal de payer une prestation, d’un chauffeur avec une berline à 40 000€ pour 6 euros, sachant qu’en plus 1,50 revient à UBER ?

Nous pouvons décliner cela sur tous les services, livraisons, conseils juridiques, activités de conciergerie, architecture etc….

Notre responsabilité, en qualité de consommateur, est grande quant au modèle social que nous souhaitons pour les années à venir.

Si nous ne sommes pas prêt à payer le prix juste, il faut être conscient que l’ensemble des activités peuvent être déclinées sous un modèle tel qu’UBER.

Le progrès peut revêtir plusieurs définitions, mais pour une société ou pour l’humanité, le progrès est l’évolution dans le sens d’une amélioration, sa transformation progressive vers plus de connaissance et de bonheur.

L’ « Ubérisation » qui se décline par l’imposition d’une politique du bas prix, pour un service de qualité en appliquant un prélèvement s’apparentant à un taux d’usure sur le montant de la prestation effectuée est donc une régression engendrant le moins disant social.

L’Ubérisation n’est définitivement pas synonyme de progrès.

Auteur : Franck Bonot

1 commentaire

  1. Très bon panorama de l uberisation. Je rajouterais un point qu on lit peu. L Uberisation est moins l intermédiation par des outils numériques (les sites de rencontres ou le genereux « couch surfing » « meetup » ou « le bon coin » utilisent ces mêmes types d outils) le probleme de l uberisation c est le fait que des producteurs abandonnent la négociation et la relation client à d autres intermédiaires et laissent une bonne part de leur revenu dans l opération.

    L anteriorite de l uberisation ç est plutot les producteurs de lait face à Lactalis, en position de quasi monopole qui dicte ses prix. Dans la réservation hôtelière les centrales Bookings.com et hotel.com imposent aussi leur lois sur les hôtels.

    Les independents devraient résister aux gros acteurs du marché en s organisant en filière et coopérative selon les cas. Ç est moins simple, cela demande des efforts mais c’est le seul moyen pour éviter de laisser les gros leur tondre la laine sur le dos. Penser comme le ont fait les taxis pendant trop longtemps que résister au progrès et à l’évolution marcherait ç est une erreur. Les applications de type Uber ont une valeur ajoutée pour les clients et es vhauffeurs mais elle ne devrait pas être payée à 20 ou 25% par les chauffeurs.

    Uber fournisseur de logiciel prenant le pouvoir, ç est comme le vendeur de caisse enregistreuse prenant le pouvoir chez les bouchers!

    Je suis en désaccord sur un point de l article, la valorisation astronomique de UBER ce n’est pas due aux données, ç est dans l espoir de créer une situation de quasi monopole au niveau mondial et sortant du marchés tous les autres acteurs. Une fois atteint ce monopole, Uber imposera ses prix aux clients et leur conditions aux chauffeurs.

    Pour ce qui est de la responsabilité des consommateurs tout à fait d’accord accord mais c’est un autre article!

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