L’hybridation culturelle, un processus sans fin…

A mon sens, l’hybridation culturelle est un processus sans fin.

Je ne parle pas tout à fait le français de mes pères, et celui de mes enfants et petits-enfants n’est plus complètement le mien. C’est la nature des choses, liée aux multiples et permanentes influences extèrieures.
Geler ce processus à un point spécifique de son parcours peut être assimilé au floklorisme, manipulation de l’histoire, bien utile lorsqu’il s’agit d’exclure « l’autre » ou « l’étranger », comme le professent les mouvements politiques ou religieux extrèmes.
En réalité, la tentative qui consiste à immobiliser cette évolution permanente est une chimère non-humaine, et n’a aucune chance de réussir à long terme. L’irrepressible envie de « découvrir l’autre » et de conquérir l’espace vital est profondément enraciné dans l’humanité, pour le meilleur et pour le pire, et est probablement ce qui la pousse au-delà des limites de sécurité du clan, de la meute, à la différence des loups.

N’étant pas habilité à examiner scientifiquement les différentes interprétations de ce qu’est « l’hybridation », je me propose de concentrer mon propos sur un seul de ces aspects, celui qui concerne la différence entre « hybridation dure et hybridation naturelle/douce », en puisant essentiellement dans de maigres connaissances historiques et politiques.

En Europe, l’hybridation naturelle/douce initiée par le très multi-culturel (et tout compte fait plutôt tolérant) empire romain (qu’on peut aussi considérer comme un assez cohérent conglomérat fédéraliste de provinces) a été lentement remplacée par une hybridation dure, obligatoire, « nationale », suivant le processus de construction des nations, lui-même renforçant le concept de frontières géographiques (donc ethniques). Les points de contact et d’échange sont remplacés par des frontières officielles.
Ce conflit entre contacts de point à point, d’individu à individu (peer-to-peer) et protection de la pureté ethnique est toujours à l’ordre du jour, comme en témoignent les médias d’aujourd’hui.
Pour illustrer ce processus permanent et indéfini qu’est l’hybridation, je me réfère à trois exemples bien connus :

1ère déclinaison : La mesure du soldat Gallus (Gallus Argus)

Après la conquète de ce qui est aujourd’hui le sud de la France par l’armée Romaine, l’administration de l’Empire avait pour usage de remercier les vieux combattants par l’octroi d’une mesure (argus) de terre, de quelques outils et d’un peu d’argent, espace dans lequel ils pourraient jouir d’une sorte de retraite bien méritée, mais cependant tenus de surveiller l’état des voies romaines à proximité, et d’informer le pouvoir d’éventuelles troubles/tentatives de rebellions locales. Cette petite exploitation agricole pouvait éventuellement grandir, et, grâce à des apports technologiques, méthodologiques, de confort et de sécurité (qu’on pourra considérer comme des apports culturels) pouvait attirer des populations locales. Cette « colonie »pouvait lentement devenir un village, le vieux soldat pouvait éventuellement faire souche avec une fille du crû (une famille qui pourrait devenir, des siècles plus tard, un des premiers éléments de la noblesse française naissante). Quelques vingt siècles plus tard, l’implentation est devenu une petite ville du sud de la France (Gallargues), ayant probalement connu le même processus d’hybridation que tous les autres villages voisins dont le nom se termine par …argues. Et elle fait toujours face au même processus de dialogue (ou de non-dialogue) avec de nouveaux arrivants. A Marseille, les tribus se croisent et s’entrecroisent depuis 2600 ans, dans un processus globalement pacifique, malgré des convulsions fréquentes.

2ème déclinaison : l’hybridation idéologique

Le peuple Sami forcé à la vie sédentaire.
Y compris lors de périodes récentes, l’assimilation forcée a été de règle parmi les nations d’Europe. La construction de la France est le fruit de cette stratégie, la plupart du temps très violente, initiée par la Royauté, et continuée par la Révolution. Cela a pu même conduire à des pratiques génocidaires locales, comme cela est documenté dans l’Ouest du pays (Bretagne, Vendée).
Même si, dans les années récentes, ils ont bénéficié d’une certaine souplesse dans l’exercice de l’auto-détermination (qu’il faut aussi voir comme une tentative d’effacer la mémoire des combats violents des années soixante et soixante-dix), le peuple Sami dans le nord de l’Europe a été forcé d’envoyer ses enfants dans des pensionnats religieux, où ils ont pratiquement oublié leur langue maternelle. Des barrières physiques ont été érigées sur le passage de leurs troupeaux, leurs instruments sacrés ont presque tous été brulés, tout cela conduisant à la fin de leur nomadisme, et les forçant à l’immobilité et à l’assimilation, la forme autoritaire de l’hybridation. Au moment même ou le soi-disant monde libre et le communisme se combattaient vigoureusement sur à peu près tous les sujets, ils avaient au moins une pratique en commun, ce « procédé de normalisation et d’assimilation », les Petits Peuples de Sibérie étant encore plus laminés par Staline.

3ème déclinaison : le capitalisme sauvage

Mais depuis le 18ème siècle (et à ce sujet les analyses de Marx sont indiscutables, même pour une personne non-marxiste comme moi), on assiste à une intégration forcée « sous le manteau », celle que le capitalisme global impose à travers l’adhésion aux marques/standards distillés par les monopoles du marché, suivant le dénominateur commun qu’est la mauvaise qualité, en vue de maximiser les profits de ces monopoles. La différence parfois choquante entre Culture et Loisirs est à trouver dans cette confrontation entre uniformisation/standardisation et diversité culturelle. Cette uniformisation forcée au seul service du profit produit de très dangeureux dommages collatéraux, et ce que nous voyons d’une certaine jeunesse rejoignant des causes violentes est aussi une de ses conséquences. Dans les quartiers pauvres de France, une certaine jeunesse se bat contre l’intégration républicaine car elle considère que ce modèle ne l’a jamais protégé de la discrimination, ne présente pas plus de perspectives attrayantes pour la construction de son identité ou de son futur professionnel, et comprend brutalement que l’isolement au pied des immeubles, meublé de visionnages sur leurs téléphones portables de jeux vidéos extrèmement violents, de clips pornographiques, ou de pubs commerciales, ne peut pas représenter l’avenir, renvoyant dos-à-dos la consommation à outrance, l’école, la citoyenneté, tout ceci apparaissant à leurs yeux comme les différentes faces d’un même « démon ». Partant de ce point de vue, Daesh et le Jihad représentent la solution, promettant un futur excitant et immédiat, fait de toute-puissance, de levée des interdits. Comment pouvons nous leur faire admettre que l’hybridation est une alternative ?

Conclusion :

Le tout premier article de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, qu’on peut donc considérer comme son essence ultime, établit on ne peut plus clairement que « tous les êtres humains sont égaux en dignité et en droit ». Cette « égalité en dignité » introduit automatiquement l’idée que la domination culturelle est contraire aux Droits de l’Homme. Cela définit donc précisément les limites morales de l’hybridation, de l’intégration, de l’assimilation, douces ou violentes. J’ai le sentiment qu’expliquer et analyser soigneusement ces limites est une des plus urgentes tâches pour qui veut construire une Europe de justice et de paix, et doit déboucher sur les meilleurs outils au service des relations internationales.

Ferdinand Richard, MdP Marseille

Auteur : Ferdinand Richard

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