Marine Le Pen avance masquée

Ils ont des yeux, et ils ne voient plus. Ils ont des oreilles, mais ils ne veulent plus entendre. Et elle se marre.

Ils, ce sont trop de Français. Elle, c’est Marine Le Pen.

La candidate de l’extrême droite est peut-être sur le point de réussir son mauvais coup contre la France. Et les Français paraissent s’en accommoder, les responsables politiques s’y habituer.

Où est donc passée la salutaire indignation qui faisait refuser à Jacques Chirac, en 2002, de se prêter à la discussion avec le père, fondateur du Front National, Jean Marie Le Pen: « Pas plus que je n’ai accepté dans le passé d’alliance avec le FN, et ceci quel qu’en soit le prix politique, avait-il dit, je n’accepterai de débattre avec son représentant. Je ne peux pas accepter la banalisation de l’intolérance et de la haine ». Propos que les Français avaient salués en donnant à Chirac une victoire éclatante.

Aujourd’hui, même si Marine Le Pen est battue le 7 mai, ce qui est moins sûr que les sondages ne le suggèrent, elle recueillera probablement autour de 40% des voix, peut-être même davantage. Ce qui est considérable. Ce qui devrait être intolérable. Mais les républicains l’acceptent comme un fait acquis. Et mercredi prochain, sa présence sur les plateaux de télévision au cours du face à face final traditionnel d’entre les deux tours ne choque apparemment pluspersonne.

Que s’est-il donc passé qui explique ce changement radical d’attitude? Le Front National s’est-il à ce point transformé que l’on puisse en effet le considérer comme un parti comme un autre? Et Marine Le Pen, qui a certes quitté, pour l’apparence, la présidence du FN, est-elle devenue ce parangon de vertu républicaine qu’une propagande efficace veut nous présenter?

La réalité, malheureusement, est très différente. Marine Le Pen a de fait adopté, en en déformant le sens, la formule de Descartes « Larvata prodeo » – « Je m’avance masquée ».

Le masque, il est partout. Il est sur les personnages qui gravitent dans l’ombre de la candidate, et qui ont, de fait, la main sur les finances du Front. Il est dans le discours, si bien policé qu’il soit, que la candidate nous sert à chaque intervention. Il est même sur les affiches électorales.

Les personnages? Il ne faut pas chercher bien loin pour trouver tel ancien patron du « GUD » (mouvement de jeunes activistes d’extrême droite), qui fait le salut nazi au cours d’une Marseillaise, qui admire Alain Soral, fasciné par le régime hitlérien, ou qui se flatte d’avoir rendu visite en Espagne au belge Léon Degrelle, ancien Waffen SS. Tel autre qui décrit Auschwitz comme un terrain de foot pour la distraction des Juifs prisonniers. Et que dire de ce Jean-François Jalkh, un moment propulsé par Marine Le Pen à la présidence par intérim du FN, mais qu’elle a prestement escamoté quand fut évoqué dans la presse son passé négativiste, et son admiration pour Robert Faurisson, l’homme qui met en doute la réalité des chambres à gaz. Marine elle même n’a pas hésité à aller à un bal en Autriche organisé par un groupuscule ouvertement néo-nazi. Ni à s’allier au Parlement européen avec un groupe allemand d’extrême droite, qui a compté dans ses rangs Franz Schönhuber, un autre ancien de la Waffen SS. Ni à accepter d’être prise en photo entourée de malabars portant des tee shirts plus qu’équivoques, où l’on peut deviner, dissimulées, les initiales du parti nazi.

Le discours? Il faut en effet être aveugle pour ne pas voir que Marine Le Pen, à sa manière pateline, reprend un à un les poncifs de l’extrême droite antisémite, qui n’ont guère changé depuis son apparition au XIXè siècle. Celui, par exemple, du banquier ennemi du peuple, qui en suce le sang, ou celui de l’oligarchie apatride, qui piétine les intérêts nationaux. Le fond xénophobe, raciste et ultranationaliste du FN, elle le masque sous une logorrhée patriotique, sociale et sécuritaire.

Les affiches électorales? Ici, la gomme complète le masque, puisqu’elles ne mentionnent plus le nom du Front National. Ni d’ailleurs celui de Le Pen, sans doute un peu trop chargé de signification pour être mis en avant. C’est Marine, toute seule, qui se présente, vierge des fautes anciennes. Mieux que la dédiabolisation, elle entend ainsi incarner une re-création.

Le plus extravagant, c’est que beaucoup s’y laissent prendre. Au point que des prétendus « gaullistes » comme Dupont-Aignan choisissent de goûter la soupe, le ragoût plutôt, qu’elle offre volontiers. Au point qu’un Jean-Luc Mélenchon a des pudeurs de gazelle pour susurrer qu’il ne votera pas, tout de même, pour elle. Au point que nombre de « démocrates » vont préférer l’abstention au vote anti-Le Pen, c’est-à-dire au vote Macron.

Celui-ci devrait finalement gagner, du moins espérons le, et le plus largement possible. Mais, si les sondages sont confirmés, il ne pourra pas écraser sa rivale, comme Chirac le fit. Alors le réveil sera rude le 8 mai, ce jour où, pourtant, sera célébrée la victoire sur les Nazis. Mesure-t-on bien l’effet que produira dans le monde le choix qu’auront fait, par hypothèse, 40% des Français, abusés ou ignorants du passé, en faveur d’une extrême droite, qui, elle, n’a rien oublié, qui ne se repend de rien, et qui rira bien du nouvel affront qu’on lui aura permis de faire à la démocratie.

J’emprunte ma conclusion à Jacques Chirac: « Ne composez jamais avec l’extrémisme, l’antisémitisme ou le rejet de l’autre. Dans notre histoire, l’extrémisme a déjà failli nous conduire à l’abîme. C’est un poison. Il divise, il pervertit, il détruit. Tout dans l’âme de la France dit non à l’extrémisme ».

Pierre Weill, Fondateur et ancien président du Groupe Sofres, Conseil en stratégie de grandes entreprises et de collectivités publiques, directeur de la publication de Régions Magazine, membre fondateur du Mouvement des Progressistes

Une tribune publiée sur le site http://www.huffingtonpost.fr

Auteur : Pierre Weill

1 commentaire

  1. Il m’est aisé de commenter ce billet après les résultats du 2eme tour et de voir que Marine LePen a obtenu 34% en parti car lors du débat son incompétence, son impréparation et sa dangerosité sont apparus a beaucoup et l’on fait refluer par rapport au niveau 40% prédit avant le débat.

    Le FN n’étant pas une organisation interdite, il serait nuisible de refuser de débattre avec ses représentants, leur victimisation ferait gonfler leur score. Le talent de Macron à opposer une compétence, une préparation, et une approche différente, a fait apparaitre Marine le Pen pour ce qu’elle est, et le français l’ont vu.

    Autre élément intéressant, dans les 11 villes dirigées par le FN, 6 ont place Macron en tête au 2eme tour. Encore une fois il est surement plus facile de permettre mont et merveilles et être cru quand on n’a jamais assume aucune responsabilité que d’être aussi juge a son bilan.

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