Le prosélytisme est une loi naturelle de la vie sociale

Il en est des mots comme des choses : certains ont mauvaise, voire très mauvaise réputation. Ainsi en est-il du mot « prosélytisme » – quand, du moins, il est appliqué au domaine religieux et, disons-le, par anticipation de ce qui va suivre, du domaine islamique. D’autres domaines, et non des moindres, comme le domaine politique, ont choisi, depuis longtemps, de s’écarter soigneusement de ce « vilain » mot. Ainsi parle-t-on (ou a-t-on parlé) de « propagande » pour signifier le désir des politiques de faire des convertis à leur cause.

Prenons à présent le domaine marchand, domaine essentiel de nos sociétés libérales. Y parle-t-on de prosélytisme ? Pas davantage que précédemment ! Et pourtant, la pub (ex-réclame de nos aïeux), qu’est-elle d’autre sinon du prosélytisme commercial ? Et, de surcroît, du prosélytisme contraignant à coups d’affichages et de campagnes publicitaires.

Enfin, n’oublions pas les domaine familial et scolaire. Un programme imposé, ponctué de diplômes à tout va, n’est-ce pas du prosélytisme ayant vocation à se transmettre de génération en génération sans que les destinataires (les élèves) puissent s’y soustraire d’une quelconque manière ? Quant à l’éducation familiale emplie de règles et de principes que l’enfant se doit assimiler, au besoin par la force (physique ou morale), n’est-ce pas là encore une forme de prosélytisme ?

En résumé, l’on pourrait, dans ce monde, vanter les marchandises, les programmes politiques et scolaires, les systèmes éducatifs familiaux, mais pas les croyances religieuses – enfin, disons-le à nouveau, les croyances coraniques – seules visées, très concrètement, par le discours anti-prosélytisme.

Ce n’est pas raisonnable, au sens ici le plus fort du terme. Par définition, les religions cherchent à convertir celles et ceux qui sont hors-croyances, nommées athées par certaines, mécréants par d’autres. Parfois, très souvent, par la force. Elles se ressemblent toutes à cet égard : guerres menées jadis par les musulmans, croisades des catholiques – sans oublier l’Inquisition établie par ces derniers. La religion catholique fut même le prosélytisme par excellence. Aurait-on oublié sa visée universelle, son désir œcuménique ? Réfléchissons. Qu’est-ce d’autre la colonisation que la volonté européenne de convertir par la force les peuples « primitifs » ? Enfin, pour prendre un exemple plus concret, quand nos grands-mères portaient un « fichu » sur la tête pour se rendre à la grand-messe, n’était-ce pas un signe du prosélytisme catholique ? Mais qui s’en offusquait alors ?

Soyons donc raisonnable. Il est dans la nature, et même c’en est le devoir, des croyants, qu’ils soient politiques ou religieux, de « faire du zèle pour recruter de nouveaux adeptes, pour imposer leur point de vue » (définition commune du prosélytisme).

Il est évidemment une ligne blanche à ne pas franchir : celle qui mène à la contrainte et à la brutalité.

Ainsi, pour revenir à l’actualité, imposer à une femme ou à une jeune fille le port du voile est-il condamnable, sans aucune réserve. S’il s’agit en revanche d’un choix personnel – quelle qu’en soit la raison, qui peut ne pas être religieuse, mais simplement exprimer une mode vestimentaire ou, pour les adolescentes, un moyen, surtout dans les cités, de se protéger des mauvaises pensées des « grands-frères » (nous ne sommes pas loin tout de même dans ce cas d’une contrainte déguisée), qu’avons-nous à y redire ?

Finalement, la nouvelle affaire du voile déclenchée en pleine séance du conseil régional de Bourgogne-Franche Comté par un « prosélytique politique » du Rassemblement national montre, à l’évidence, que, depuis l’affaire du voile à Creil à la fin des années 1980, rien n’a vraiment changé. Ceci révèle au passage combien la laïcité censée apporter la concorde nationale n’apporte au bout du compte que la division et le désordre.

En conclusion, si la République tremble à la vue d’un simple morceau de tissu sur la tête de certains de ses membres, c’est dire combien il est peut-être temps d’en changer pour renouer avec une République plus courageuse, plus respectueuse de tous les droits des femmes et des hommes de ce pays.

Michel Fize, sociologue, ancien conseiller régional MdP d’Ile-de-France
Dernier ouvrage paru : L’école à la ramasse (Eyrolles, 2019)

Auteur : Michel Fize

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