Province d’Idleb : chroniques d’un désastre

La situation actuelle dans la province d’Idleb devient chaque jour plus tendue. Les affrontements entre les forces de Bachar Al Assad et les Russes d’un côté et l’armée turque de l’autre menacent de devenir incontrôlables. Les conséquences internationales de ce nouvel avatar de la guerre en Syrie pourraient être dramatiques.

Loin d’être une surprise, cette aggravation de la situation à la frontière Turco-Syrienne était prévisible. En effet, les accords de Sotchi du 17 septembre 2018 entre Russes et Turques n’ont finalement été qu’un grand jeu de dupes entre Poutine et Erdogan.

Les zones de démilitarisation ou zones dites de désescalade ne pouvaient atteindre les objectifs fixés :

– Zones de replis pour les forces djihadistes en débâcles suite à l’offensive Syro-Russe;
– Zones de « protection » pour les milliers de civils déplacés ou réfugiés;
– Zones de sécurité ou tampon sur la frontière Turco-Syrienne.

Tout le monde en convenait dès la signature de ces accords. Il s’agissait de gagner un peu de temps pour permettre aux troupes de Bachar Al Assad de reprendre des forces avant la reconquête du pays. Pour s’en convaincre, rappelons que les bombardements reprenaient de plus belle sur la région dès l’Automne 2018.

Dans ce contexte incertain, la rencontre entre Russes et Turques du jeudi 5 mars s’annonce importante en vue d’un cessez-le-feu. Vladimir Poutine pourrait par exemple proposer un retrait des troupes Turque  en deçà de la frontière en échange de la création d’une zone tampon de non- agression et d’un corridor humanitaire pour venir en aide aux populations civils. Aucun des deux belligérants n’a intérêt à ce que cette crise se transforme en conflit ouvert entre leurs deux armées. Cette situation de guerre n’aboutirait in fine qu’à l’affaiblissement de l’un comme de l’autre, ce qui ferait le jeu d’autres puissances concurrentes (Iran, Arabie Saoudite en premier lieu).

La Russie a besoin de la Turquie afin de proposer un accord global de paix dans la région et ne souhaite pas se retrouver avec comme seul alliés régionaux la Syrie, le Hezbollah et l’Iran.

Quant à la Turquie, le rapprochement avec la Russie de Vladimir Poutine lui permet de peser fortement sur ses alliés de l’OTAN (USA et UE) sans franchir la ligne rouge qui serait de quitter l’Organisation de Défense collective basée à Bruxelles.

L’équation est d’autant plus complexe que la région se trouve être une terre de refuge pour environ 900 000 personnes déplacées.

Une situation explosive pour la Turquie qui accueille déjà sur son sol 3,6 millions de réfugiés suite à l’accord du 18 mars 2016 avec l’Union Européenne. Accord qui déléguait le « soin » à la Turquie d’empêcher les réfugiés de se rendre en Europe via les îles Grecques. En échange de quoi la Sublime Porte recevrait 6 milliards d’euros des pays de l’Union Européenne. Fortement critiqué (à juste raison) par de nombreuses associations de défense des droits de l’Homme, cet accord a largement atteint son objectif quantitatif, passant de 3500 personnes par jour à une quarantaine actuellement.

Le « chantage » qu’exerce Erdogan sur l’Europe est limpide. Comment assurer les dépenses militaires en cours dans un pays en pleine récession économique ? En faisant payer l’Europe. Comment faire pour détourner l’attention des citoyens de la répression politique et des affaires de corruptions ? En utilisant les vieilles ficelles du discours nationaliste. Les premières victimes de ces choix seront les milliers de déplacés pris en tenaille entre les intérêts Turques, Russes, Syriens et Européens. Déjà les autorités grecques ferment leurs frontières et les dirigeants de l’UE promettent de protéger l’Europe de la « menace” des réfugiés.

Cette situation n’est pas acceptable . Quelles que soient nos divergences et nos réticences envers la politique suivie par le président Erdogan, les Européens sont co-responsables de la future crise qui se prépare.

L’accord du printemps 2016 n’était qu’un intermède cynique ou nous avons accepté de déléguer la gestion des réfugiés à un pays tiers en échange de monnaie sonnante et trébuchante .

Aujourd’hui, la rustine ne tient plus. Nous devons trouver une solution commune entre européens, entre européens et Turques, entre Européens et Russes afin de rechercher un règlement politique à ce conflit syrien aux multiples visages.

Si tel n’est pas le cas, nous devons nous préparer à des lendemains difficiles.

Martial LE BOULH, délégué national du MDP chargé des questions internationales 

 

Auteur : Martial Le Boulh

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